Madame Morin bombarde Berlin!

Devoir de mémoire - Duty of memory / Illustrations par Luc Pallegoix

MADAME MORIN BOMBARDE BERLIN

J’ai éclaté de rire en voyant cette vieille affiche! Madame Morin, dessinée avec de belles frisettes, souriante, laissait tomber une énorme bombe de son petit avion.J’ai dévalé l’escalier du grenier en rigolant. «Mais qu’est-ce que c’est que ça, Tata Elsie?», ai-je hurlé. En voyant le visage de ma grand-tante Elizabeth s’assombrir, j’ai eu l’impression d’avoir fait sauter une bombe dans le salon. Sans le savoir, je tenais dans mes mains un bout de l’histoire des femmes canadiennes!

MadameMorin1

Je porte le même prénom que ma grand-tante. Je savais qu’elle avait été la première femme ingénieure en aéronautique au monde. Mais je ne connaissais pas son surnom de «Reine des Hurricanes», obtenu à titre d’ingénieure chargée des avions de combat canadiens au cours de la Seconde Guerre mondiale. «Ces Hawaker Hurricanes furent déterminants lors de la bataille d’Angleterre», me dit-elle. Tata était une héroïne de guerre!

Elle m’a alors relaté l’histoire du rôle des femmes pendant les deux grandes guerres et de leurs droits qui y sont étroitement liés.

Tata m’a raconté l’histoire des milliers «d’oiseaux bleus» de la Première Guerre mondiale. Ces infirmières canadiennes surnommées ainsi en raison de leur robe bleue et de leur voile blanc. Elles ont été 2 500 à traverser l’Atlantique pour servir dans les zones de combat.

Elle m’a expliqué le droit de vote qui fut accordé en 1917 à ces «oiseaux bleus» et aux Canadiennes dont les époux, les fils et les frères avaient servi durant la guerre. Une première grande victoire pour les Canadiennes!

Elle m’a longuement appris comment ces guerres avaient profondément modifié le rôle des femmes. Les hommes partis au combat, ce sont elles qui firent fonctionner le pays.

Lors de la Première Guerre mondiale, elles furent près de 30 000 à sortir de leur maison pour travailler dans des usines, des bureaux et des fermes. Durant la Seconde Guerre mondiale, elles furent des centaines de milliers à faire prospérer le Canada. À la fin de ce conflit, les Canadiennes savaient qu’elles pouvaient occuper tous les corps de métier!

MadameMorin2

Tata m’a aussi parlé des 50 000 femmes qui avaient servi dans les Forces armées canadiennes de 1941 à 1945. Des mécaniciennes, des arrimeuses de parachutes et des radiotélégraphistes sans qui la Seconde Guerre mondiale n’aurait pas pu être gagnée par le Canada et ses alliés.

Je ne savais pas non plus que Madame Morin, en achetant chaque semaine des «timbres d’épargne de guerre» en faisant son épicerie, avait financé la participation du Canada à la guerre contre les nazis. De son avion, c’est sur une croix gammée qu’elle jetait sa bombe.

Devant moi, ce n’était plus Tata Elsie qui parlait. C’était Elizabeth MacGill, ingénieure de renommée internationale, personnage clé de la Seconde Guerre mondiale et grande militante des droits des femmes depuis plus de 50 ans.

Ce jour-là, j’ai compris l’importance des femmes dans l’histoire de mon pays. Elles avaient osé, elles aussi, défendre ce à quoi elles croyaient, malgré les doutes et les craintes.

Ce fut ma dernière rencontre avec Tata. Elle est décédée le jour suivant, le 4 novembre, «l’œil toujours aussi pétillant», m’a dit ma mère.

La petite Elsie qui deviendra grande, elle aussi.
Décembre 1980

piedTexte : Sylvain Dodier – Illustrations : Luc Pallegoix ©2016

mot_symbole_bil_rgb-wordmark_bil_rgb-fra

Je me souviens

Devoir de mémoire - Duty of memory / Illustrations par Luc Pallegoix

Je suis né en France où j’ai grandi mais au début du millénaire, je me suis établi au Canada. Aujourd’hui j’assistais pour la première fois aux cérémonies du 11 novembre ailleurs qu’en Europe. C’est très différent ! Non pas le bilinguisme, non pas le « ô Canada » ou le « God save the Queen », chaque Nations a ses hymnes et ses façons de faire. Ce qui est très différent, c’est de commémorer de l’extérieur des zones de conflit. Ici pour les civils, vivre la guerre est une notion très différente, plus abstraite. Ce que mes grands parents m’ont dit, le récit de cinq années de vie quotidienne sous les bombes, ici, ça n’a pas existé.

Les bruits de bottes, les rafles, les ponts et les immeubles qui sautent, j’en passe tellement, rien de tout ça n’a été le quotidien, ici.

Mamy a accouché de son premier enfant en 1942. Elle était dans la même chambre qu’une jeune femme juive qui avait accouché dans le même temps d’une petite fille, elle aussi. Vers minuit, ma grand-mère fut réveillée par du bruit dans la chambre. La religieuse emmaillotait l’enfant de la voisine qui pleurait. Elle fit signe à ma grand mère de ne rien dire et disparu avec le nouveau né. Aux petites heures, les nazis vinrent chercher la femme juive, personne ne la revit.

Je me souviens

Après la guerre, ma grand mère a vu le nom de cette femme sur le monuments aux déportés, juste en face du tombeau de mon arrière-grand père. Elle a pris l’habitude de s’arrêter là chaque fois qu’elle allait sur la tombe de son père. Un jour, dans les années 80, ma grand mère trouve là une autre femme en train de lire les noms. Elles engagent la conversion et la femme inconnue lui demande alors qui de la liste lui est apparenté. Elles étaient là toutes les deux pour la même personne, mais la femme du cimetière ne l’avait pas vraiment connu bien qu’elle fondît en larme. La femme du cimetière, c’était l’enfant que la religieuse avait sauvé des camps de la mort, une nuit de 1942…
Je me souviens.

Lulu

piedTexte & illustrations : Luc Pallegoix ©2016

mot_symbole_bil_rgb-wordmark_bil_rgb-fra

Il rentre quand papa?

entete

papa3Il ne rentrera pas. Le maire du village est venu nous l’annoncer. Maman s’est enfermée dans sa chambre. J’avais trop de peine, je me suis enfui.

Caché entre deux balles de foin dans la grange, je relis les lettres de papa. J’observe ses dessins faits à la hâte: le camp d’entraînement, le bateau, l’océan, les paysages anglais, les rues « à la française » comme il disait, les ruines, les tranchées… Mon père aimait tant nous raconter des histoires et les accompagner de petits croquis.

Depuis trois ans, il nous racontait la guerre, sa guerre. Le courrier était le seul lien quepapa1 nous avions avec lui. Chaque jour, le cœur serré, nous espérions une lettre. Une enveloppe nous signifiant que papa était toujours vivant, loin, là-bas. Sans nous.

«La guerre ne sera pas longue. On va lui botter les fesses au moustachu et je rentre à la maison!» avait-il lancé en sautant dans le train pour Valcartier. Il partait à l’entraînement avant de voguer vers les vieux pays. C’était le vendredi 28 août 1914 à 9h45, la dernière fois où j’ai vu le sourire de mon père.

Ppapa2apa n’a jamais vraiment décrit la guerre, sauf pour dire que c’était l’enfer. Et que l’enfer
était laid, bruyant, sale et puant. Il préférait nous parler de ses amis français et anglais. Il nous racontait les aventures de «Sir Arthur», son petit rat apprivoisé. Il lui avait donné ce nom en l’honneur de Sir Arthur William Currie, un homme que mon père estimait. Papa disait que grâce à lui la vie de bien des soldats canadiens avait été sauvée. Je veux bien le croire, mais pas cette fois.

Papa est mort. Je n’arrête pas de me le répéter. Mort au combat, sur le champ de bataille àpapa4 Vimy, avec 10 600 autres hommes. Le maire nous a dit que ce fut une grande victoire pour les Canadiens et leurs alliés. «Pour la première fois, les quatre divisions du Corps canadien bataillaient toutes ensemble et ça a marché!»

Grâce à papa et à ses amis, il semble que la guerre ait basculé du bon bord. Mon père est un héros. Mais «l’enfer» vient de lancer un sale obus dans ma vie.

Louis, avril 1917

piedTexte : Sylvain Dodier – Illustrations : Luc Pallegoix ©2016

mot_symbole_bil_rgb-wordmark_bil_rgb-fra