Lulupoilu et les douze petites taupes

Il y a de cela fort longtemps, au cœur d’une forêt profonde, vivait Lulupoilu. Aussi long qu’une longue saucisse, il avait les cheveux hirsutes tel un hérisson et un nez en truffe comme un champignon. Chaque nuit, il ronflait si fort que toute la forêt souffrait d’insomnie. Elle en était même grise de soucis. Hiboux, cerfs et sangliers étaient à bout de nerfs. Calmants, somnifères et même la potion de la vieille sorcière n’arrivaient pas à les faire dormir. Toujours, les ronflements atroces de Lulupoilu inondaient les nuits de la forêt.

Un grand conseil fut organisé, sans que Lulupoilu n’en soit informé. Et l’hirondelle fut mandatée pour aller rencontrer le ronfleur invétéré.
– Lulupoilu, toute la forêt souffre à cause de toi. Nous avons tout essayé pour nous endormir, mais tes ronflements sont si sonores que ni bouchons ni potions ne peuvent nous les faire oublier. Il nous faut dormir. Si dans une semaine tu n’es pas devenu silencieux, nous devrons te chasser.

Lulupoilu, attristé, courut chez la vielle chouette pour quérir son aide. Grise de fatigue, rageuse et titubante, elle l’éconduisit sans hésiter. À cause de lui, elle était devenue une chouette sans sagesse, tellement le sommeil lui manquait. Lulupoilu était découragé. Il eut beau dormir la tête en bas, la tête en haut, mettre une pince sur son nez… rien n’y fit. Il ronflait toujours. Pareil à une énorme machine.

Sept jours s’écoulèrent et l’hirondelle, les yeux cernés, vint demander à Lulupoilu de quitter la forêt. Malheureux, il déménagea son campement dans le grand pré à trois pas de géant de la forêt. À la nuit tombée, malgré sa peine, il s’endormit. Ses ronflements firent vibrer tout le champ. Une, deux…puis douze petites taupes « ronchonchonnes » pointèrent le bout du nez. Mais qui donc faisait ainsi vibrer leurs terriers? Elles entourèrent l’intrus et le réveillèrent.
-Eh! Gros ronron poilu… qu’est-ce que tu fais ici? dirent les taupes.

Lulupoilu raconta son histoire. Les taupes, attendries, l’invitèrent à demeurer dans leur champ pour une nuit, puis retournèrent à leurs tanières. Au matin, les douze petites taupes se réveillèrent de bien bonne humeur. De la meilleure humeur de toute leur vie. Leurs lits ayant vibré toute la nuit, pas une ombre de fatigue n’était demeurée accrochée à leurs petits corps. Les petites taupes étaient détendues. Unanimement, elles adoptèrent Lulupoilu. Rapidement, la nouvelle rebondit du champ à la forêt. Cette dernière en devint instantanément verte de jalousie.

Et depuis ce temps, toutes les nuits, on entend dans la forêt des bruits étranges… Hiboux, cerfs et sangliers essaient, mais sans succès, d’imiter le ronflement bienfaisant de Lulupoilu.

Sylvain 


Texte : Sylvain Dodier – Illustrations : Luc Pallegoix – Mise en son : Guy Levesque